ENJEUX ET CONTEXTE DE LA CRISE ÉLECTORALE EN HAÏTI

Echos de la conférence donnée par M. Augustin ANTOINE, sociologue haïtien le 8 juin 2016 à la Maison de l’Amérique latine

La société haïtienne est aujourd’hui :
-    Dépendante, surtout de la diaspora, de l’ONU, des ONGs et autres organismes de la communauté internationale ;
-    Déconstruite, désagrégée ;
-    Affaiblie, agenouillée ;
-    En effort pour sortir des séquelles de la dictature, de l’héritage colonial.

Le pays fait face à des difficultés institutionnelles aggravées du fait d’une crise à trois niveaux : Parlement, Pouvoir exécutif et Pouvoir judiciaire, accompagnée d’une crise au niveau de la cohérence, de l’articulation entre ces trois pouvoirs.

Le trop grand nombre de partis reflète la fragmentation de la société, est l’expression d’une société dramatiquement éclatée. Les partis politiques eux-mêmes s’effondrent.

Dans cette société en crise, il convient de mettre en évidence :
-    De réels efforts pour entrer dans la modernité ;
-    Une lutte désespérée pour entrer dans la démocratie ;
-    L’incapacité de l’Etat à faire face aux crises.

Le « modèle de l’Etat oligarchique » a atteint ses limites, il est incapable de se renouveler dans ses pratiques. Le pouvoir et les ressources ont été confisqués par les « les élites », ce que l’on peut cataloguer de « pillage systématique par l’oligarchie ».

Les revendications se transforment. L’abandon dont souffre le monde rural de la part de l’Etat pousse les paysans à émigrer vers les villes pour exister comme citoyens pris en compte par l’Etat ; ils veulent voter, avoir une place dans la société. On est entré dans l’ère du débat, de la volonté de participer.

Haïti vit une crise globale de modèle : la question des élections se greffe sur la grave crise sociétale qu’elle accentue inévitablement, sur la faillite de l’Etat, sur la déroute de l’intelligence.

Les 18% de votants lors des dernières élections témoignent du fait que le pays ne croyait plus dans le processus électoral. La mise en place d'une commission d’évaluation et de vérification des élections, qui a statué dans le sens de la confirmation de graves irrégularités dans le processus électoral mis en cause et de l'organisation de nouvelles élections, constitue un réel pas en avant.

Mais la crise électorale se caractérise également par une « crise de l’alternative » ; le « nouveau » n’est pas identifié et dès lors pas proposé : « penser autrement, agir autrement ». Une refondation est indispensable. L’Etat doit être à l’écoute du changement, l’accompagner. Il doit créer les conditions pour une participation populaire.

Pour ce qui concerne le civisme, force est de constater que le terrain individuel a pris le pas sur le terrain collectif.

La classe moyenne se trouve décapitalisée et dès lors en situation de précarité, en raison de la mise en application du plan néo-libéral de développement. L’Etat haïtien n’a pas de politique d’intervention en soutien / impulsion des petits entrepreneurs, notamment ceux affectés par le séisme. Le vieux système en vigueur est fondé sur la rente. On est en quelque sorte face au développement du sous-développement. Dans cette logique, plus on avance et plus on s’enfonce.

Les partis élitistes ne s’implantent pas dans la population, le peuple de les connaît pas vraiment.

Les mouvements sociaux doivent contribuer à créer une « nouvelle conscience populaire ». Actuellement, ils sont dans une démarche de lutte défensive, de protestation, de résistance. Ils devraient s’engager dans une lutte « affirmative, propositive ». Il y a une véritable incapacité à proposer.

Le changement aujourd’hui peut être porté par les jeunes, qui représentent 63% de la population, et les femmes qui en représentent 41%.

Qu’en est-il du travail de mémoire en Haïti ? On observe un réel problème d’amnésie, un oubli des origines, une perte du fil de l’Histoire. La question qui se pose est : comment se réapproprier la mémoire, comment reconstituer, refonder le présent à partir des acquis du passé ? Le peuple haïtien est à ce point attaché à la question de la survie qu’il est incapable de prendre du recul face à l’Histoire. Haïti perd ses repères historiques, ne prend pas le temps de se pencher sur l’Histoire.