Comment faire 50 films avec très peu de moyen dans un pays du Quart Monde ?

arnold antoninJ’ai commencé à faire du cinéma sur pellicule dans les années 70 pendant que j’étais en exil, en Europe d’abord puis en Amérique du Sud.
En 1985,  je me suis lancé au Venezuela dans un projet « Simon Bolivar en Haïti » avec un budget de deux millions de dollars que j’avais toutes les chances d’obtenir de ce pays du Tiers Monde avec d’énormes réserves de pétrole.
Mais le 7 février 1986, la dictature de la maison Duvalier a été renversée et le mois suivant j’avais coupé les amarres  avec le Venezuela .Je me retrouvais en Haïti, mon pays du Quart Monde. C’est à partir de là que j’allais connaître vraiment ce que cela signifie que de produire et de réaliser dans la pénurie.

Commençons par le dernier bout de la chaîne qui est l’exhibition et la projection en salle.
En 1986 en Haïti, il n’y avait plus que 4 salles de cinéma dont une au Cap-Haïtien et 3 à Port-au-Prince. Au fil du temps, toutes les salles allaient fermer leurs portes. La dernière l’a fait un mois avant le terrible tremblement  de terre du 12 janvier 2010.

Pourquoi faire donc des films dans un pays où il n’y a plus de salles de cinéma ?
Posons la question d’une autre façon. Comment  quelqu’un, qui pense en images et en son, avec des tas d’histoires à raconter, peut-il  faire des films dans ces conditions ?
Revenons donc à ce qui est le premier maillon de la chaîne, la pré production et la production.

Le miracle du numérique

Dans mes pays d’exil,  pour réaliser un film il y avait des laboratoires où révéler et tirer mes copies. A Rome par exemple, je pouvais compter sur les laboratoires de « Cinecitta » et à Caracas sur « Bolivar film ». Mais en Haïti, il aurait fallu expédier les négatifs à Miami ou à New York ; ce qu’il fallait complètement écarter.
J’ai commencé donc, tout en menant parallèlement une lutte politique, à faire  humblement  des diaporamas. Sur les droits humains, les droits  des femmes et des enfants et sur les grands problèmes sociaux comme les problèmes agraires en Haïti.

Les diapositifs ne coûtaient pas  cher et les diaporamas étaient bien accueillis. Mais  il fallait  trimbaler  un projecteur, des carrousels et  improviser des salles de projection. Cette technologie devenue obsolète par la suite était cependant des plus intéressantes quoique utilisant des images fixes.

Quand j’ai réalisé ma première vidéo, même si je considérais encore  avec un certain dédain le travail de ceux qu’on appelait encore  les vidéastes, j’ai compris que là était l’outil indiqué pour travailler avec les images en mouvement dans un pays aussi démuni.
Nous commençâmes à utiliser chez une maison de production de la place le U-matic que nous avons vite abandonné pour le SVHS puis le Hi8...
On pouvait se passer du laboratoire cependant les difficultés étaient encore énormes. Le matériel (modules de montage en particulier) avait un coût élevé et le montage linéaire imposait une certaine rigidité quand il fallait intervenir sur l’ordre des plans. On perdait en qualité dans toutes ces générations vidéo par lesquelles on devait passer pour arriver à la copie finale.
La vraie révolution pour moi allait  s’opérer avec le passage au tout numérique et au montage sur ordinateur avec le Final Cut Pro. Désormais le  manque de  moyens matériels ne pouvait plus nous arrêter vraiment du côté technique.

Il était évident que ce qu’il fallait c’était plus que jamais ce qui est à l’origine de tout film, une idée et la volonté de communiquer.

Revenons donc au processus normal de ce qu’est la réalisation d’un film et commençons par la pré production et la genèse.

Pré production et genèse

En Haïti, il se passe tellement de choses où se mélangent couleurs, actions, mimiques, expression théâtrale, grande et petite  comédie, drames et tragédies qu’il suffirait de placer notre caméra au coin d’une rue pour avoir un film emmagasiné en peu de temps.. Mais ce matériau, si riche soit-il, ne suffit pas. Il me faut, et c’est une nécessité chez nous, faire un cinéma créateur de sens. Il nous faut partir d’une idée. Et chez moi, les idées naissent la plupart du temps à partir de contradictions que je vois dans la société et de l’énergie créative que j’arrive à déceler chez les antagonistes ; ces acteurs, potentiels vecteurs de changement qui pourraient briser la dynamique de l’entropie.
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Une fois l’idée conçue, il faut penser à la développer de façon à réveiller et à maintenir  l’intérêt  du spectateur pour ce que nous racontons.
Qu’il s’agisse de documentaires ou de films de fiction, Il faut donc une dramaturgie. Or nous savons que «  la dramaturgie est une science exacte dont personne ne connaît les lois »
Il faut  pour chaque projet de  film  trouver la manière la plus convaincante de  raconter notre histoire.
Il n’y a pas de recette, même la classique recette aristotélicienne (introduction, développement, conclusion) doit se réinventer à tous les coups. Il faut se garder surtout du danger que représentent les lieux communs.
Avec une bonne idée et un bon canevas construit sur une recherche sérieuse, on a  de quoi se lancer dans la production proprement dite.

La production

C’est ici que se présente alors l’inéluctable question de l’équipe de tournage et des ressources humaines.
Les rares professionnels sont toujours occupés et coûtent cher, parfois plus que dans un pays du Premier monde. C’est pourquoi je travaille généralement avec une équipe  restreinte de trois personnes disposées à faire des miracles : un directeur de photo (caméraman), un preneur de son et moi-même pour les  documentaires.
Pour les films de fiction, j’ajoute à l’équipe un électricien, un régisseur et un chauffeur.
Quant aux acteurs à qui je paie religieusement, je leur  précise toujours au moment de négocier les contrats que nous n’avons pas de cachet mais seulement des pilules à offrir.
Ainsi pour les ressources humaines donc il faut trouver des gens de passion et prêts à s’investir dans le travail. Des jeunes en général  qui comprennent que ce métier est  une vocation ( la seule chose plus forte que l’amour disait Gabriel Garcia Marquez) en dépit du culte du glamour auquel est associé habituellement le cinéma dans le monde actuel et l’idée que c’est le chemin de la gloire et de la richesse.
Quant à l’équipement matériel, il suffit d’une caméra semi professionnelle.
Nous travaillons actuellement avec une caméra  Sony AVC-HD, une mixette, un microphone, une perche, deux spots d’éclairage et un réflecteur. Nous montons avec un iMac.
Nous estimons qu’avec ce matériel nous pouvons faire face aux exigences actuelles de notre production et des histoires que nous avons à raconter. Convaincu que  c’est par le particulier qu’on atteint  l’universel, nous ne prenons en compte aucun ingrédient ni aucun effet de mode (esthétique ou technologique) qui aurait la vertu de nous mettre sur le marché du  monde industriel ou de nous permettre de singer Hollywood.

La production et son financement

D’expérience, j’ai compris que s’il fallait faire des films en suivant les formatages requis par les grandes organisations de financement des pays du Nord, on passerait plus de temps dans les paperasses qu’à filmer. Ceux qui suivent cette voie finissent par passer des années avant de produire et de réaliser un film s’ils ne se découragent pas en cours de route.
J’ai choisi une toute autre voie et je ne prétends  l’imposer à personne :
faire un film et filmer tout ce que j’aie envie de filmer selon mon urgence de dire et de faire voir, avec mes faibles moyens et comptant sur la solidarité de quelques rares mécènes qui croient en mon travail par ses résultats et finissent  toujours par s’y embarquer. Mais je ne les attends pas. Je fonce et après je les sollicite.
Dans mon cas, vu le caractère politiquement engagé de certains de mes films et l’indépendance que je veux conserver, je compte très peu sur le soutien des secteurs officiels. Mais j’ai pu bénéficier, même s’il s’agit de petites sommes, du soutien  de plusieurs institutions privées du milieu des affaires,  des milieux associatifs comme par exemple la Fondation Connaissance et Liberté, de la coopération française et récemment de la Suisse ou des représentations des organisations internationales, en particulier des Nations Unies. C’est ainsi que, pendant 40 ans environ, j’ai pu réaliser plus d’une cinquantaine de films.
Un dernier secret : ayez toujours un fonds pour la réalisation d’un film de fiction de long métrage. Il sera le carnet d’épargne où vous pourrez toujours puiser pour les documentaires et les courts métrages en cas de panne.
Vous avez un grand rêve et c’est ce grand rêve qui alimentera au besoin l’accomplissement de tous vos autres petits rêves.
Je travaille  actuellement sur cinq projets de documentaires et une fiction de long métrage. Je travaille pour la première fois avec deux producteurs européens qui se chargent des laborieuses démarches pendant que je travaille à mes autres films avec mes dispositifs habituels.
Arriverai- je à réaliser mon dernier projet de  fiction de long métrage ?
Je n’en sais rien. Mais je suis sûr  de porter à terme les documentaires. C’est un besoin personnel que je vis en même temps comme une nécessité collective, celle de toute ma communauté et de mon pays. Ils permettront de sauvegarder une partie de la mémoire de mon peuple pour éviter de répéter les mêmes erreurs.

La diffusion

Pour revenir  à la distribution et à la diffusion, je suis arrivé à créer un partenariat indispensable avec les chaînes de télévision. Vu l’absence de salle et les méfaits du  piratage sur la production locale, il a fallu négocier avec les télévisions pour qu’elles incluent dans leur programmation mes films.
A deux reprises 13 chaînes de TV ont diffusé simultanément deux de mes films. J’ai eu droit à des « Cycles de ciné Arnold Antonin » qui ont duré des mois à la Télé et qui ont été repris à la demande du public.
Les Tv ont toujours cru que diffuser le film d’un réalisateur haïtien était une espèce de faveur qu’on lui faisait et que c’est celui-ci en fait qui devrait payer pour la diffusion.
J’ai pu changer les règles du jeu. On a signé des accords pour le partage à part égale de l’argent des publicités diffusées pendant le passage de mes films.

Et enfin, grande satisfaction, qui devrait pousser les jeunes à faire des films c’est que dans nos pays non seulement le public est avide de ses propres images mais on arrive encore, avec des films, à mener des combats qu’on peut gagner. Je n’y croyais plus. Mais je cite quelques exemples. Des opinions recueillies de personnes bien placées m’ont porté à croire  que mon film «  Le règne de l’impunité » de 2014  a contribué à ce qu’un tribunal émette un verdict établissant que l’ex-dictateur Jean-Claude Duvalier devait être jugé pour crimes contre l’Humanité.  J’en ai fait un autre : « La sculpture peut-elle sauver Noailles ? » sur un village d’artistes. Il a contribué à améliorer les conditions de vie et l’environnement dans lequel travaillent ces artistes de métal découpé. Mon film de fiction «  Le président a-t-il le Sida ? » a certainement contribué aux résultats de la campagne pour le changement de comportement face à ce fléau en Haïti.
 Enfin si on arrive à participer aux festivals et aux rencontres internationaux tant mieux ! On y crée des amitiés et des réseaux de solidarité qui peuvent être de grande utilité dans nos projets. Des latino-américains,  burkinabé, congolais m’ont aidé d’une façon ou d’une autre dans mon travail. Il faut défendre du bec et des ongles les festivals des pays du Sud malgré les courants contraires. Grâce au Festival itinérant des films de la Caraïbe, beaucoup de mes films ont été projetés dans 21 îles et territoires de la Caraïbe.

Voilà, en vrac et dit en toute hâte, comment j’ai réussi à faire plus de 50 films et à constituer un «  success history » dans les conditions d’extrême précarité d’Haïti.