Monsieur RenTelfort 1old Telfort, Directeur général du Ministère haïtien de l’Education nationale et de la Formation professionnelle, a effectué en Wallonie-Bruxelles une mission exploratoire et de contacts dans le domaine de l’enseignement spécialisé, axée notamment sur la thématique des difficultés d’apprentissage scolaire, le redoublement et l’échec scolaire.
La Plateforme Haïti.be a organisé une rencontre avec Monsieur Telfort afin de mieux connaître la structure de l’Enseignement en Haïti.


Ci-dessous, le compte rendu de cette rencontre.

 

 

 1. Généralités
1.1. Architecture du système éducatif haïtientelfort 6

a.    Direction de l’enseignement préscolaire
L’enseignement préscolaire s’adresse aux enfants de 3 à 5 ans – non obligatoire.

b.    Direction de l’enseignement fondamental
Elle gère un enseignement de socle sur 9 années de base, à partir de l’entrée à l’école fondamentale (ce qui correspond aux 6 années primaires + 3 années secondaires dans l’ancien système).
Préparatoire au cycle de l’enseignement secondaire et à finalité diplômante, ce socle comporte trois cycles de trois ans.
Après 9 années, délivrance d’un diplôme de fin d’études du fondamental qui certifie que le jeune a acquis les compétences de base essentielles pour fonctionner dans la société haïtienne.

c.    Direction de l’enseignement secondaire
-    Secondaire général
-    Secondaire technique (économie, art, etc.)

d.    Direction de l’enseignement professionnel

e.    Direction de l’enseignement supérieur
Les directions départementales gèrent la mise en œuvre, dans les 10 départements qui couvrent l’ensemble du territoire, des décisions stratégiques prises au niveau central (programme du Ministère, gestion des écoles, examens, supervisions, etc.).

1.2. Quelques précisions concernant le secteur de la formation professionnelle

Le secteur est géré par une direction générale spécifique, dont l’organe opérationnel est l’Institut national de la Formation professionnelle (INFP). La gestion est complexe car la formation professionnelle relève des compétences de différents ministères.
A titre informatif, un programme de formations mobiles en cuisine/pâtisserie sera mis en œuvre prochainement en collaboration avec APEFE et WBI.

telfort 32. Ecoles privées – Ecoles publiques
Toutes les écoles, publiques et privées (on en recense 20.000 en Haïti), doivent suivre le programme officiel fixé par le ministère, à savoir, le curriculum et les contenus unifiés, pour prétendre à l’accréditation.
En outre, des examens nationaux sont organisés en fin de cycle fondamental et de cycle secondaire, et sont assortis d’un dispositif d’orientation éducative en vue de la poursuite éventuelle du parcours de formation.
Les écoles accréditées sont placées sous la gestion et supervision du Ministère. Toutes les écoles devraient s’engager dans une démarche d’accréditation auprès du ministère. C’est l’un des objectifs poursuivis par ce dernier.

2.1. Ecoles publiques
Bien que ne représentant que 15% des institutions éducatives, les écoles publiques assurent la scolarisation de 40 à 45% des enfants. Elles peuvent être laïques ou religieuses/congréganistes.
L’Etat paie les salaires, le matériel et les manuels scolaires, le fonctionnement.

2.2. Ecoles privéestelfort 4
De nombreuses écoles privées ne respectent pas la loi qui préside à leur création. La création de certaines peut répondre à de simples intérêts lucratifs, d’autres à des préoccupations religieuses, etc. Seuls 30% des écoles privées sont accréditées.
Les écoles privées accréditées sont susceptibles de recevoir des subventions, des aides ponctuelles (ex livres scolaires) de l’Etat mais elles doivent en faire la demande. Les subventions aux institutions éducatives privées ne sont pas inscrites dans la loi mais accordées sur décision du ministre « en dérogation à la loi », notamment lorsque l’entité éducative vise un public précarisé.
Problème posé par les écoles privées : régies par des règles qui leur sont propres, elles sont parfois peu aisées à définir et à reconnaître comme telles.

3. PSUGO
A partir de 2011, telfort 5afin d’accroitre le taux de scolarisation, le gouvernement a mis en place le Programme de Scolarisation Universelle Gratuite et Obligatoire (PSUGO).
Ce programme, qui s’adresse principalement aux écoles privées, octroie 90 $/ enfant/an (une subvention largement insuffisante pour scolariser un enfant, surtout en milieu urbain).
8.000 écoles se sont inscrites dans ce programme.

3.1. Problèmes
- Sous-financement du secteur - insuffisance de la subvention
Pour bien fonctionner, PSUGO devrait disposer de 100 millions $ par an.
36 millions proviennent de la diaspora et 24 millions du Trésor public
40 millions sont manquants !
Le FNE( Fonds national pour l’Education) reste bloqué dans l’attente du vote du Parlement.
De nouveaux champs de taxation devraient être ouverts après les prochaines élections.
Petite comparaison au niveau des moyens dont dispose l’Etat haïtien :
Budget annuel haïtien = 1 milliard $/ an – population estimée à 11 millions d’habitants – 3 millions d’élèves - 1,4 millions $ consacrés au PSUGO.
Budget annuel belge = 150 fois plus pour une population à peu près similaire !
- Effets pervers du dispositif et faible bénéfice pour les enfants
Afin de recevoir la subvention annuelle par enfant, des écoles privées ont débauché des élèves du secteur public. Or, 40% des maîtres qualifiés se trouvent dans le secteur public, contre 7% dans le secteur privé.
- Les modalités d’accès ne sont pas toujours très claires.

3.2. Réorientation telfort 7
PSUGO était en réalité une action à visées politiques, qui présente de nombreuses lacunes éducatives et des dysfonctionnements divers. Il s’est vite retrouvé en phase d’essoufflement. Aujourd’hui, le ministère souhaite mettre en place une réelle politique éducative d’insertion sociale, qui diminue les inégalités au lieu de les renforcer comme c’est le cas actuellement. Un audit a été réalisé en vue d’un recadrage du programme.
En 2014, le Ministère se fixe comme objectif d’augmenter la qualité de l’ensemble du secteur éducatif, en renforçant les écoles publiques, et en orientant les élèves en surnombre vers des écoles privées choisies par le gouvernement sur base de critères liés à la qualité de l’enseignement. Il s’agit de diminuer progressivement le nombre d’écoles privées (par fusions et/ou suppressions), le scénario idéal étant celui du regroupement sur base, notamment, d’un critère de taille minimale.
A titre d’exemple, le Sénégal compte quelque 4 000 écoles pour une population de 11 millions d’habitants.

Pour réorienter la politique éducative, un questionnement préalable est indispensable :
- La formation donnée aux jeunes les rendra-t-elle compétitifs par rapport à d’autres ? L’effort sera-t-il récompensé ?
- Sommes-nous dans la « reproduction du même » ?
- Quelles sont les compétences à développer ?
- Quelles stratégies mettre en œuvre pour atteindre les objectifs ?
- Quels sont les mécanismes de financement à mettre en place ?
- Comment remettre l’élève au centre des préoccupations des enseignants ?
- etc.

telfort 8Les questions fondamentales doivent être posées, mais elles ne figurent malheureusement pas toujours à l’agenda politique. Plaidoyer à mener en ce sens.

4. L’accréditation
Sur base du recensement des enseignants et des écoles, réalisé en 2014 au niveau des dix départements scolaires du pays, le ministère délivre un permis provisoire d’enseigner (PPE) aux enseignants et une carte d’identité à tous les établissements (CIE) scolaires de la République.
Aux nombreuses « entités » qui fonctionnent en dehors de toute réglementation, le ministère leur donne 2 ans pour rentrer dans le cadre d’une accréditation.
Ce qui signifie, entre autres, que endéans ce délai de 2 ans, les maîtres doivent suivre des formations pour obtenir leur permis d’enseigner (PE). Certains sont prêts à payer pour suivre des cursus via le numérique.
Toute école ayant été recensée en 2014 va bénéficier d’une main levée, et recevoir pendant 2 ans, le soutien d’un inspecteur pour atteindre les standards d’accréditation. Le problème pour le ministère, qui mobilise tout ce qui est mobilisable, est d’arriver à financer ces 2 ans.
L’idéal serait qu’un lien s’établisse dès le départ entre l’institution éducative privée en processus de création et le ministère ou ses directions départementales en vue de son accréditation. Notamment via des conventions précisant les engagements de part et d’autre.

5. La formation des maîtres
Haïti compte 170 écoles normales dont la mission est la formation initiale et continue des maîtres, ainsi que 40 EFACAP (École Fondamentale d’Application Centre d’Appui Pédagogique) réparties sur tout le territoire et qui permettent d’assurer la formation continue des enseignants et leur suivi par des conseillers pédagogiques.
Mais les moyens dont dispose le ministère restent insuffisants pour organiser des formations à l’adresse des 170.000 enseignants. Les formations en présentiel ne sont pas envisageables pour tout le contingent à former pour des raisons budgétaires et organisationnelles ; le recours à l'enseignement assisté par ordinateur serait une alternative. Il doit concerner non seulement les maîtres mais aussi les étudiants.
Pour couvrir les besoins, un « marché de la formation » va être mis en place.

6. Rôle de la société civiletelfort 9
Les regards croisés sur le système éducatif entre ministère et entités de la société civile peuvent se révéler très porteurs, notamment au niveau du « diagnostic » pour l’attribution des subventions, de l’amélioration de la gestion du système scolaire, etc.
Des espaces de dialogue entre le ministère et les associations de la société civile actives dans le domaine de l’éducation, permettraient d’œuvrer à une meilleure cohérence entre les actions de l’Etat et celles du secteur privé, lesquelles tendent vers un seul et même objectif.
La diaspora a également un rôle important à jouer dans l’enseignement où elle peut s’impliquer en termes de ressources intellectuelles, notamment dans l’accompagnement des institutions. Différents programmes sont développés par l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) en partenariat avec les pays d'Afrique centrale en vue de faciliter des missions professionnelles de membres de la diaspora dans leurs pays d'origine ; ils constituent des pistes à explorer.
Le rôle de la société civile n’est pas d’endosser le rôle de l’Etat ni de se substituer à lui, mais plutôt de le soutenir, d’offrir sa collaboration là où existent des défaillances.

7. Conclusions de M. Renold Telforttelfort 12
Renforcer la concertation privé-public est essentiel. Les associations qui développent un projet éducatif doivent prendre contact avec les instances officielles locales et travailler en collaboration avec elles, même pour la mise en place de solutions provisoires. Il est essentiel de mutualiser les ressources/énergies en place, de « synergiser » nos actions. Par ailleurs, travailler en concertation avec la direction départementale permet d’éviter les doublons, d’inscrire ses actions dans l’institutionnel, et de soutenir de la sorte les politiques publiques.
Importance de l’éducation à la citoyenneté, afin d’amener les jeunes à s’engager à leur tour pour leur pays.
Eviter de mener des actions isolées : l’éducation est l’une des missions essentielles de l’Etat. Chaque enfant est sous la responsabilité d’une structure de l’Etat, qui peut être déficiente sous certains aspects mais avec laquelle il importe d’établir des liens de collaboration. Par ailleurs, le problème d’une association qui travaillerait « en solo » se situe au niveau de la pérennité de ses actions qui répondent généralement à des projets du court terme.
Contacts avec le Ministère haïtien de l'Education nationale et de la Formation professionnelle :
Pour faciliter les contacts entre les associations de la plateforme et les services du ministère, M. Telfort recommande aux associations de s’adresser à la Plateforme Haïti.be, qui relaiera les demandes de contact auprès du ministère.
M. Telfort tient à souligner la richesse des échanges soutenus durant sa mission en Belgique, tout comme l’importance de rechercher les canaux de communication les plus appropriés pour établir les meilleures synergies.

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Merci à Françoise et Jeannine pour la rédaction du compte-rendu.