Publié le 2017-01-04 | Le Nouvelliste

Portrait

Pour Josette B. Thomas, la refondation passe par l'éducation
Elle se dédie à la recherche de solutions innovantes pour améliorer la qualité de l’éducation en Haïti. Elle promeut l’entrepreneuriat. Et valorise également la culture haïtienne, l’art et l’artisanat par des expositions-ventes en France dont les bénéfices servent à financer les projets d’éducation en Haïti. Josette Bruffaerts-Thomas, originaire de Camp-Perrin (Sud d’Haïti), soutient que la refondation du pays passe inévitablement par une éducation fondamentale et professionnelle de qualité…


Josette B. ThomasSon franc-parler dérange parfois. Le problème, on ne peut pas lui raconter n’importe quoi sur Haïti tant elle connaît la réalité. Ses études l’ont conduite à Paris où elle a rencontré son mari, un ingénieur français, mais Josette B. Thomas reste attachée à son pays. Elle se présente comme « une jeune femme d’une soixantaine d’années », née d’une famille de 11 enfants sur l’habitation Constant, dans la troisième section communale de Camp-Perrin. Elle est la sixième de cette fratrie. « 5 avant moi et 5 après moi; je suis juste au milieu », précise madame Thomas, qui n’arrête pas de parler de son père. Ce dernier était parti pour Cuba à 24 ans. Il y a passé 15 ans avant de retourner en Haïti en 1939. Contrairement à d’autres, père Thomas a eu l’intelligence de rentrer au pays avec ses revenus. « Il est revenu avec tout son argent dissimulé dans de gros pains pour échapper au contrôle des agents douaniers qui dépouillaient les gens à l’époque. Les douaniers s’étaient moqués de lui en voyant le sac rempli de pain… », confie Josette B. Thomas au sous-sol des locaux de son entreprise et son association à Paris. « C’était quelqu’un [le père] de très intelligent. Il a acheté une centaine de vaches avec l’argent, beaucoup de terrains, des maisons… » Élevée dans une famille « très intéressée à l’éducation », Josette B. Thomas a un parcours exemplaire. Elle a fait son « brevet » et terminé ses études secondaires à 19 ans. Par le souci d’être autonome, à l’école elle enseignait déjà en primaire. Pendant cinq ans (1973-1978). « Mon premier métier, c’est l’enseignement », affirme madame Thomas, qui a fait des études supérieures en gestion à l’INAGHEI. Elle y a rencontré un certain Jocelerme Privert (président provisoire de la République), Pierrot Délienne, l’actuel ministre des Affaires étrangères ou encore Michel Présumé, ancien secrétaire d'État au ministère de la Planification et de la Coopération externe. Josette B. Thomas dit toujours tout haut ce que tout le monde dit tout bas. « On dit souvent que je suis excitée, énervée… mais c'est parce qu'à cet âge, je vois qu'on laisse un pays si démuni pour les jeunes. Qu’est-ce qu’on leur laisse ?, se demande Josette B. Thomas. Je connais l’équipe actuelle dans des circonstances diverses, c’est pourquoi j’attendais un peu plus d’eux car je sais que ce sont des gens formés, qui connaissent l’administration haïtienne. Je suis un peu sur ma faim. Tu attends et tu ne vois pas les résultats », ajoute celle qui partage depuis plusieurs années sa vie entre la France et Haïti. Depuis plusieurs années, Josette B. Thomas est une spécialiste en veille technologique/intelligence économique. Elle a fait un master en cette discipline - qui était toute nouvelle à l'époque - et faisait partie de la première promotion de 10 étudiants. Professeur d’université, madame Thomas œuvre dans ce domaine depuis presque 25 ans. Elle fournit ses services à beaucoup d’entreprises et a formé beaucoup de gens. Celle qui a également un master en coaching/team building dirige la « Competitive Intelligence Management », une entreprise qui œuvre dans l’intelligence économique, le coaching et le management multiculturel. En parallèle, elle a créé l’ONG Haïti Futur qui soutient l’éducation, l’entrepreneuriat et fait la promotion de la culture haïtienne. Haïti Futur et l’éducation numérique en Haïti Dans le souci de supporter des gens ou des initiatives, Josette B. Thomas a créé en 1994 Guano, qui devient Haïti Futur en 2001. « L’idée au départ était juste de supporter l’éducation, l’entrepreneuriat et la culture haïtienne, explique madame Thomas. On voulait dès le départ que ça soit des ressources haïtiennes (artisanat) en vente ici qui financent les projets. On achète en gros et les bénéfices vont vers des écoles haïtiennes. On a travaillé pendant 16 ans sans chercher des financements ». Depuis 2010, Haïti Futur a connu une certaine ampleur. En regardant les images du séisme du 12 janvier 2010 (son avion devait atterrir quelques instants après), Josette B. Thomas a eu une sorte de « tremblement de conscience ». Haïti Futur, qui travaille en partenariat avec la Fondation de France, est devenue un « mouvement citoyen ». Depuis fin 2010, Haïti Futur s'est engagée – en collaboration avec le Ministère de l'Éducation nationale et de la Formation professionnelle (MENFP) - dans un ambitieux projet d'éducation numérique. L’expérimentation de l’éducation numérique en Haïti avec l’utilisation du Tableau numérique interactif (TNI) se fait notamment dans des endroits reculés et l’expérience s’avère satisfaisante. « Haïti a la chance d’être un pays pionnier dans le domaine », se félicite la native de Camp-Perrin. 150 écoles et 50 autres structures, souligne-t-elle, sont déjà équipées du TNI. Formation continue des enseignants, installation d'équipements performants, production de contenus scolaires numériques sont, entre autres, les grands volets de ce programme qui a remporté en 2012 le 1er prix du concours "All Children Reading" organisé par l'USAID. Dans le domaine de l'entrepreneuriat, Haïti Futur encourage l'entreprise en valorisant l'action des initiatives des producteurs-artisans, artistes, groupements de femmes, collectifs agricoles, etc. dont les initiatives et la détermination méritent d'être soutenues. Et, au niveau culturel, l'association s'efforce de promouvoir l'art et l'artisanat local ; de sensibiliser le grand public à la culture haïtienne à travers l'édition d'ouvrages, le montage d'expositions-vente et autres événements culturels. Elle cherche à multiplier les échanges au sein de la Caraïbe, avec l'Union européenne, l'Amérique du Nord et tous les pays amis, dans le but d'un enrichissement culturel réciproque. « Les expériences nous montrent qu’il faut travailler avec le public, le privé, les associations, les communautés… », indique Josette B. Thomas, qui, malgré son âge, croit dans l’innovation. Et c’est là que la devise de l’association fait peut-être sens : « Seul on va plus vite, ensemble on va plus loin. »