Sophie Devillers. (Publié le mercredi 12 octobre 2016 à 19h00 )

 

L'Haïtienne Carol Jacob, qui défend les paysans de l'île, craint les impacts de l'ouragan Matthew sur l'agriculture et sur la politique. Pour elle, l'aide internationale est corrompue et oublie les véritables besoins des habitants. Rencontre.

"A l'heure actuelle, à Haïti, l'aide humanitaire internationale fait plus de mal que de bien". L'Haïtienne Carol Jacob ne mâche pas ses mots. Après le passage de l'ouragan Matthew la semaine dernière sur l'île, le plus puissant à frapper les Caraïbes depuis 10 ans et qui a fait plus de 1000 morts, cette défenseuse des droits des agricultrices, craint d'autres dégâts, comme elle l'a confié ce mercredi à "La Libre" lors de son passage à Bruxelles.

Pression des ambassades et des ONG pour avoir la main

"Haïti, c'est un carrefour, un pays de catastrophes, où les humanitaires viennent faire leur business. Les grosses institutions, les grosses ONG attendent les catastrophes en Haïti pour pouvoir capitaliser, gagner de l'argent !"
Et avec l'ouragan Matthew et les immenses dégâts entraînés par celui-ci (routes, maisons, végétations), "on craint que cela arrive également. Le gouvernement intérimaire, dans lequel on a un peu plus confiance, a fait une mise en garde aux ONG. Mais on sent la pression de toutes ces organisations, des ambassades, par exemple celle de l'ambassade américaine. Le président a visité les zones sinistrées en compagnie de l'ambassadeur américain... Il y a beaucoup de pressions de l'extérieur, de pressions pour prendre les choses en main" après la catastrophe. Cette fois, on ne veut pas seulement de l'aide d'urgence, des kits d'urgence... On veut que le gouvernement puisse prendre les choses en main ! Il faut tirer les leçons du séisme de 2010 !"

Les cent millions de dollars perdus de la Croix-Rouge

Celle qui est responsable de SOFA, le mouvement national des femmes haïtiennes, a aussi vécu le terrible tremblement de terre de 2010 (photo ci-dessous) qui tué 230 000 personnes et mis le pays à terre. Elle a donc observé les conséquences de l'aide internationale. "L'aide a été mal gérée, gaspillée", souligne-t-elle. Il y a aussi eu énormément de corruption. Un exemple : la Croix-Rouge américaine. On ignore où cent millions de dollars de dons sont passés ! Cela a fait les Unes des médias américains !"

Un rapport sénatorial a notamment montré que 25 % des donations pour Haïti, sur 500 millions de dollars, étaient allés "aux dépenses internes" de l'ONG, alors que celle-ci assurait que c'était seulement 11 %. Une aide mal gérée est aussi une aide, poursuit l'Haïtienne, où les distributions se font sans réflexion véritable.

Les petits agriculteurs, la solution

Pour Carol Jacob, les grands oubliés, dans ces élans humanitaires, sont les petits agriculteurs locaux. "Or, ce sont eux la base de la société. C'est le garde-manger de la population. S'ils peuvent cultiver, ils peuvent nourrir leur famille de façon correcte et saine et vendre leur surplus aux gens de la ville".
Selon elle, l'aide internationale devrait donc les aider à réhabiliter leurs champs où à lutter contre la déforestation, très importante à Haïti. Mais avec l'ouragan Matthew, c'est tout le contraire qui risque de se passer.

Tout d'abord, "il n'y a plus un arbre debout, alors qu' il n'y avait déjà que moins de 3 % de couverture végétale à Haïti ! Maintenant, il n'y a plus rien du tout ! En plus, les arbres constituent une protection lors des cyclones..."  Ensuite, lorsqu'il y a une catastrophe naturelle comme celle-ci, "cela laisse du vide, davantage de place aux multinationales, qui veulent faire de l'agrobusiness et développer de grandes monocultures, comme la banane. Alors que ça ne marche pas !" Ce qui est terrible, poursuit-elle, c'est que son pays est dans le même temps devenu dépendant des importations, comme le riz ou le maïs qui viennent de... Miami. "Alors qu'on pourrait cultiver tout cela chez nous !"


Les candidats engrangent des voix en se montrant dans les zones sinistrées

La question politique n'est évidemment pas absente du problème : Haïti souffre de malgouvernance depuis de longues années. Et le pays connaît actuellement une sorte de vide politique, puisque le mandat du président Martelly s'est terminé à l'hiver 2016. Un gouvernement provisoire a donc été mis en place. Un scrutin avait eu lieu il y a un an, mais il a dû être annulé en raison de violence et de fraude massive.

 De nouvelles élections devaient se dérouler le 9 octobre mais elles ont été reportées sine die à cause de l'ouragan. "Cela m'inquiète, car la catastrophe pourrait inciter les gens à voter différemment, pour les candidats qui ont le plus d'argent et peuvent se montrer dans les zones touchées par le cyclone. Le candidat du parti de Martelly a pu louer un avion et aller dans les villages sinistrés. Les élections pourraient tourner en sa faveur. Alors que nous avons combattu ce régime, un régime d'extrême droite et anti-populaire."

Carol Jacob répondra aux questions du public, ce 15 octobre au festival des Fraternités, organisé par l'ONG belge Entraide et fraternité à Saint-Gilles.
SOFA, que dirige Carol Jacob, est le partenaire d'Entraide et Fraternité en Haïti.