LIBÉRATION
12 janvier 2017

Dans la région depuis le séisme de 2010, il y a tout juste sept ans, le Français Corentin Fohlen a remporté le prix spécial AFD-«Libération» du meilleur reportage photo.

Un cheval qui trotte entre deux blocs de béton peints de couleurs pastel : a priori, rien n’évoque Haïti dans cette photo que Corentin Fohlen a choisi de placer au début de son livre, Haïti. C’est pourtant le meilleur résumé de son propos, et du travail qu’il mène dans les Caraïbes depuis 2010 : «Raconter le pays autrement, au-delà de la misère, de la violence, en dépassant l’approche humanitaire, pour rendre compte de ses richesses culturelles, humaines et historiques. Et témoigner de sa formidable énergie, qu’on montre si peu.»

Corentin Fohlen, 35 ans, a couvert le séisme qui a dévasté le pays il y a sept ans, le 12 janvier 2010, laissant un bilan de plus de 200 000 morts et un million de sans-abri. Grand reporter présent dans la plupart des conflits de la dernière décennie, il a voulu revenir en Haïti au moment où les projecteurs s’en détournaient. Même si, d’épidémie de choléra en ravages des cyclones, en passant par les crises politiques, le pays vit depuis 2010 un état d’urgence permanent. «A partir de 2012, explique le photographe, j’ai voulu dépasser l’image d’un pays passif, qui tend la main et qui attend tout de l’aide extérieure.»

La présence des étrangers imprègne ses images : membres d’ONG, d’Eglises protestantes, pour la plupart venus des Etats-Unis et du Canada. Corentin Fohlen s’intéresse notamment au «tourisme humanitaire» : des volontaires passent une semaine sur place à porter des seaux d’eau, cajoler les enfants et multiplier les selfies. Le reporter montre aussi la classe privilégiée, qu’il ne stigmatise pas puisque de sa capacité à investir dépend le développement d’Haïti. Le timide essor du tourisme, les quelques industries qui marchent : voilà des aspects de la réalité haïtienne rarement montrés. Qui sait par exemple qu’on assemble dans le pays une tablette numérique, la Surtab, vendue 100 dollars et exportée en Afrique ?

Les Haïtiens vivent avec amertume la situation de tutelle qui leur est imposée. La Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (Minustah), installée en 2004 pour assurer le maintien de l’ordre, est ressentie comme une occupation militaire. «La manne financière qui a suivi le séisme n’a pas permis au pays de se relever, souligne le photographe. Seulement 7 % de cette somme colossale a été confiée à l’Etat haïtien. Beaucoup de mes amis sur place sont partisans d’une solution radicale : on renvoie tout le monde, ONG et ONU, et on se débrouille avec nos propres forces .»

Corentin Fohlen insiste sur la culture des Haïtiens : «Ils sont fiers d’être la première république au monde née après une révolte d’esclaves. Ils connaissent leur histoire, et la production littéraire est impressionnante. Malgré l’analphabétisme, les lacunes du système scolaire et le manque d’équipements : il n’y a que deux librairies pour tout le pays.»

Finalement, le cheval entre les blocs de béton est une belle métaphore : là où on n’attend que misère et larmes, surgissent sans crier gare la poésie et la beauté.

François-Xavier Gomez
CORENTIN FOHLEN HAÏTI éd. Light Motiv, en librairies le 17 janvier. 35€.
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