Haïti, le théâtre d’une cruelle violation des Droits de l’Homme

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Ce silence qui nous tue

Observons nos regards si tristes mais bien complices

Nous pleurons tous le départ de nos frères et nos sœurs

En foule nous regardons leurs dépouilles

Dans le silence de chacun de nous grouille une tempête de révolte

Sous le ruissèlement de nos larmes qui inondent nos visages,

Nous remémorons les empreintes de nos défunts

Et nous cherchons sans cesse, mais vainement, les bourreaux de ces innocents.

Mais hélas ! Nous nous révoltons en silence

Tout grouille dans nos têtes

Nos lèvres tremblent, s’excitent à s’exprimer

Mais hélas, nous nous sommes toujours, mais depuis plus d’un siècle, habités par Madame la Peur

La peur qui nous crie et nous engueule par ces mots :

« Pleurez jusqu’à pousser des larmes de sang, mais taisez-vous ! Pas un seul mot ! »

Dans les messes funéraires

Nous cantonnons des refrains de misère et de résignation :

C’est la volonté de Dieu

Dieu a donné, Dieu a repris

Que le nom de Dieu soit béni !

Si la mer se déchaine

Si le vent souffle fort

Si la barque t’entraine

N’aie pas peur de la mort

 

Pèp la travèse (Le peuple vient de passer à l’autre rive)

Dlo lanmè a dèyè (La mer derrière lui)

Sab la cho anba pye l (Le sable très chaud sous ses pieds)

Paradi a byen lwen l (Le paradis est encore loin)

 

Granmèt la se li ki sèl espwa mwen (Dieu est mon seul espoir)

Nan li sèl mwen mete tout konfyans mwen (En lui je mets toute ma confiance)

Se li kap vini pou delivre mwen  (C’est lui qui viendra me délivrer)

Pou l sove m anba tout sa ki mal (et me sauver du mal)

 

Gade tray mwen (Regarde ma rude épreuve)

Gade Mizè mwen (Regarde ma misère)

O Bondye vin delivre m  (Ô Dieu, viens à mon secours)

Mais si le sable chaud nous brule nos pieds

Si la mer se déchaine vraiment contre nous

Si le paradis est si loin de nous

S’il nous faut attendre le Bon Dieu pour nous délivrer de nos maux

Et si enfin nous reconnaissons qu’il y a tant d’amertumes

Alors c’est bien évident que notre espace à nous a été transformé en enfer.

Et pourquoi alors faut-il être si gentil en enfer ?

Ne pouvons-nous pas, au moins, crier d’une seule voix « Non à tous ces crimes » ?

N’est-ce pas là une grande preuve de complicité ?

On dirait que nous avons complètement oublié les voies tracées par 

Dans les messes funéraires,

Enfants, jeunes, vieux

Crient, pleurent mais surtout parlent, échangent avec des corps sans vie à qui on demande :

Qui va s’occuper des enfants ? Avec qui je vais causer sur la cour de l’école ?

Mon modèle c’était toi. Tu m’abandonnes trop vite. Tu as tout fait pour moi. Tu aurais dû attendre mon tour pour t’aider.

Sur la route du cimetière

Nous dévisageons tous les passants dans l’idée d’identifier les assassins

Et voilà deux motards qui passent et répondent à la description parfaite des bourreaux :

Jeans déchirés, visages très abimés, les pieds presque nus …

Mais pardon ! Je viens de pêcher par la discrimination. Mais qu’importe ?

Il faut reconnaitre que toutes les familles n’ont pas cette chance.

La chance de retrouver le corps de leurs défunts et d’en faire le deuil.

Y en a qui sont allés voir un copain, prendre des photos pour un reportage

Comme ce fut bien le cas pour Vladimir

Et qui se sont portés disparus.

Un deuil infini pour familles et amis qui préfèrent qualifier de rumeurs telles réalités.

Sur Facebook, des messages comme celui du jeune sociologue John, font effet boule de neige :

« Je suis désolé de ne pas pouvoir dépayser tous les compatriotes qui me sont chers. Si vous avez besoin de moi, je vous le déclare publiquement, vous n’allez plus me retrouver en Haïti. Je vous conseille de la prudence et ne restez pas en Haïti ! »

Enlèvements, assassinats, corruption, injustice, famine, misère, naufrages en bateaux sur la route qui mène aux terres plus clémentes, inflation, absence la plus totale de services les plus basiques.

Notre locataire, Madame la Peur, nous dit avec insistance « Silence, taisez-vous ! ».

Une exhortation qui semble bien marcher

Quand on compte le nombre de victimes dans nos rangs

Quand on observe la teneur des injustices sociales

Et nos silences de pleurnichards et de lâches.

Mais quelle stupide complicité puisque silencieux ou bavards isolés

Nous continuons de compter des victimes.

A chaque minute qui passe,

Nous cumulons des nouvelles les unes plus horribles que les autres.

Des autorités qui accusent l’opposition politique comme pour dire de façon irresponsable

« Ce n’est pas moi, c’est plutôt mon ennemi qui veut tout déstabiliser. Je n’y suis pour rien »

Une police nationale déchirée, scindée en plusieurs polices en partie converties en gangs armés

Des policiers sans uniforme qui manifestent dans la rue, armes de guerre aux mains,

Choisissant selon leurs critères, quels véhicules, quelles entreprises incendiés

Et … quelles vies éliminées. Crime sans lequel leur manif n’aura pas assez de « like », peut-être.

Des millions d’humains crevant de faim et vivant dans les conditions les plus dégradantes

Qui ne voient pas l’ombre de l’espoir se pointer en leur direction.

Alors Dame La Peur, le silence dont tu nous parles, dis-nous, ça sert à quoi ?

Quoi de plus dur à vivre encore et encore pour renverser notre vase de révolte en criant d’une seule voix « Non à tous ces crimes » ?

Moi, dans les funérailles de Saint-Fleur

J’ai tenu ma plume à dessiner des lettres, des mots et surtout des noms.

Des noms de ces milliers de victimes

Mais aussi des noms de cette poignée d’hommes et de femmes qui maintiennent le pouvoir

Ou qui s’entretuent ou … qui nous tuent plutôt et nous laissent sans avenir

Depuis au moins un demi-siècle.

Dans les funérailles de Saint-Fleur où participaient sénateurs, ex députés, juges, avocats,

Amis/cousins/cousines du Président,

J’ai pleuré tant pour le départ d’un des rares hommes intègres du pays

Que pour l’hypocrisie affichée en grande lettre sur les vestes de pas mal de gens.

Mais nous avons surtout tous pleuré

Parce qu’on sait que tous ces crimes resteront impunis

Tant que, comme les artisans de la résistance non violente,

Nous ne passons pas à l’action contre l’injustice, la criminalité et la pauvreté. 

 

Julien Déroy, 26-01-2021

Deroy Julien

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