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« Haïti n’est ni un cauchemar ni une carte postale »

TRIBUNE
Yanick Lahens
Ecrivaine

Après l’assassinat du président Jovenel Moïse, mercredi 7 juillet, l’écrivaine haïtienne Yanick Lahens revient sur l’histoire de cette île dont elle dépeint les fractures, mais aussi les ferments d’espoir d’une jeunesse avide de faire citoyenneté.

Tribune.

Ne voulant surtout pas réagir à chaud à l’assassinat du chef de l’Etat haïtien, j’ai décliné les sollicitations des journalistes. Réagir à chaud, c’est souvent amputer un événement de ses causalités profondes. A travers les inévitables raccourcis par lesquels on traite les informations qui font la « une », on finit par alimenter, malgré soi, le réservoir abyssal des clichés et préjugés. Et quand un événement aussi spectaculaire s’est déroulé dans un pays comme Haïti, la tentation est encore plus grande de se retourner vers l’abime des poncifs.

Parce qu’Haïti, plus que tout territoire, a cette capacité d’affoler le logos de qui ne veut ou ne peut pas sortir de sa zone de confort intellectuel, tant cette île est à la fois emblématique, récalcitrante et dérangeante. Or, qui n’a pas saisi la place qu’a tenue Haïti dans cette modernité, ce modèle-monde dominant dans sa genèse, son déploiement transatlantique, ne verra dans ces événements que du feu, à savoir encore un coup d’Etat, encore la pauvreté, encore du sang et, par-dessus tout, encore ces nègres.

Il faut toujours rattacher les événements d’Haïti à un incontournable faisceau d’explications qui tient en quelques points : son impensable indépendance en 1804 (battant en brèche l’esclavage, le colonialisme et le capitalisme naissant) au moment où les puissances occidentales s’apprêtaient à consolider leur empire mondial au XIXe siècle. Indépendance qui faisait d’elle le premier pays du Sud, donc le moule et la matrice (je ne le dirai jamais assez) des relations Nord-Sud.

Elle en connaîtra avant les autres tous les avatars : mise en quarantaine (on dirait aujourd’hui embargo) décidée par toutes les puissances colonialistes de l’époque, paiement d’une indemnité aux anciens colons français de Saint-Domingue pour pouvoir sortir d’une quarantaine de vingt ans. Ce qui a grevé son démarrage d’une lourde hypothèque et l’a entraînée, du même coup, pieds et mains liés dans la spirale d’une dette qu’elle ne finira de payer qu’au milieu du XXe siècle. Haïti a pourtant, durant cette difficile période de quarantaine, aidé Bolivar à libérer cinq pays d’Amérique latine et même la Grèce à arracher son indépendance.

Politique des grandes puissances

Laurent Dubois dans Les Vengeurs du Nouveau Monde (Les Perséides, 2006) rapporte que, déjà en 1801, dans une conversation avec le représentant de la France et de l’Angleterre autour de l’éventuelle indépendance de Saint-Domingue, le président américain Jefferson (1743- 1826) définit pour l’Empire les conditions dans lesquelles le futur Etat, mauvais exemple pour les pays esclavagistes de la région, devrait exister. « Il suffit de ne pas permettre aux Noirs de posséder des navires. » En un mot, Haïti pourra exister comme un grand village de marrons, il n’est pas question de l’accepter dans le concert des nations. Mais cela fait longtemps tout de même, me direz-vous. Et depuis ? Hélas, l’esprit, et même la lettre du propos ont perduré et justifié une politique des grandes puissances durant tout le XIXe siècle jusqu’à nos jours.

Un très récent président démocrate américain [Bill Clinton], fidèle au projet de Jefferson, a qualifié Haïti, sans sourciller, d’arrière-cour (là où on jette les déchets) et le dernier président républicain en date [Donald Trump], les yeux secs, l’a placée plus bas que l’arrière-cour, la désignant comme un « shit hole », des latrines (là où on se soulage de ses intestins). Le premier a, entre autres, tué la production rizicole dans les années 2000, en imposant une ouverture du marché haïtien au riz américain subventionné, donc bien moins cher. Le second a monnayé le vote haïtien contre le Venezuela, en échange d’un soutien inconditionnel au régime autoritaire du président défunt.

Mais comment tout cela a-t-il été possible, me direz-vous ? Eh bien, il l’a été grâce à la complicité des secteurs politiques et économiques qui se sont relayés au pouvoir depuis cette indépendance.

Au départ des colons s’opère un double glissement qui se traduit par deux modes d’occupation du territoire. L’ensemble majoritaire des Bossales, hommes et femmes fraîchement arrivés d’Afrique, refusera de manière radicale le système de la plantation et la logique économique libérale. Durant tout le XIXe siècle, une culture originale va se construire avec sa cohérence en consolidant une langue, une religion, le lakou [l’habitation commune] comme espace communautaire de base, une agriculture diversifiée de jardins, la gestion et le partage du peu. Une culture qui se mettra donc à l’abri des prémices du projet néocolonial. Le milieu rural étant d’ailleurs désigné, dans le langage courant, comme « le pays en dehors ».

Paysannerie appauvrie

L’autre ensemble minoritaire des Créoles rassemble les dirigeants et tous ceux qui assument l’héritage colonial depuis l’indépendance, à savoir, entre autres, la langue française et la religion catholique, les fondements juridiques. Même quand ces deux cultures ne cesseront de se côtoyer, le chaos trouve son origine dans la non-adéquation du modèle d’Etat des Créoles, relais de l’international, dans lequel l’existence du Bossale, comme le précise si bien le sociologue Jean Casimir, n’est ni concevable ni désirable. Une négociation s’avère aujourd’hui indispensable pour tenter de combler ce séculaire déficit de communauté.

C’est l’un des enjeux majeurs de cette crise. Beaucoup des luttes, depuis le XIXe siècle, trouvent leur origine dans cette coupure-là. La succession des crises internationales et internes au XXe siècle a de plus en plus affaibli les institutions, renforcé, dès 2010, une défiance séculaire, et appauvri la paysannerie, qui s’est retrouvée en ville sans aucune structure d’accueil. Les forces mafieuses mondiales et locales, profitant de cette faiblesse des institutions, les ont phagocytées. Le licite et l’illicite ont fini par se confondre, érigeant la corruption en mode de gouvernance. Et ont certainement conduit à l’assassinat spectaculaire du président Jovenel Moïse.

Quant à l’aide évoquée par certains, telle que conçue, elle pervertit ceux qui donnent comme ceux qui reçoivent. Une part substantielle retourne en effet au donateur tandis que le bénéficiaire s’installe dans une dépendance dangereuse, quand l’aide n’alimente pas tout simplement la corruption des deux côtés (quelques organisations, Dieu merci, échappent à ce modèle). L’aide d’après le séisme en 2010 est une matérialisation exceptionnelle de ce dysfonctionnement.

Ne pas « exotiser » le malheur

Avec l’urbanisation accélérée, la centralité de la langue créole dans les nombreux médias, les réseaux sociaux, une jeunesse, avide de faire enfin citoyenneté, communauté et souveraineté face à l’international, se réclame désormais du « pays du dedans » avec les droits y afférant. C’est ce jeune et nouveau « pays du dedans » qui, mains nues, réfractaire, résistant, a mis en échec le projet de référendum inconstitutionnel soutenu par l’international. Et ce, malgré les graves assauts contre l’architecture symbolique, comme le souligne le jeune philosophe Edelyn Dorismond, et en dépit des massacres orchestrés par des gangs instrumentalisés par les puissants, les emprisonnements et l’épuisement de beaucoup.

Cette jeunesse s’apprêtait à faire de même pour des élections largement contestées mais soutenues, elles aussi, par l’international. Face à de tels obstacles, faire communauté et citoyenneté demandera de l’opiniâtreté et du temps. Beaucoup de temps. Et la construction d’une offre et d’une représentation politiques nouvelles. Rien ne semble gagné d’avance.

Nous devons, nous Haïtiens et Haïtiennes, nous préserver des narrations réductrices dont la nocivité consiste à nous piéger dans des affects tristes, pour répéter Gilles Deleuze. Il nous arrive et il nous arrivera, en effet, d’être tristes, d’avoir peur, de perdre espoir, mais sachons, à la lumière de l’histoire, faire une grande place à la lucidité, à la force, et puiser dans la joie coutumière. Ne nous laissons pas vaincre deux fois.

Et contrairement à ce qui est véhiculé dans les médias internationaux ou même nationaux, il y a des projets qui fonctionnent comme un projet communautaire écologique dans la région du bas Nord-Ouest, un projet de parc multifonctionnel dans un quartier populaire difficile de Port-au-Prince, des projets artistiques, agricoles, d’université performante, d’écoles modèles novatrices. Tous ces projets ont pour dénominateur commun le fait d’avoir su intégrer la population dans leur démarche. Contrairement aux malheurs, ils se déploient loin du bruit et de la fureur.

Dans le récit Failles (Sabine Wespieser, 2010), que j’ai écrit à la suite du tremblement de terre, je me suis, tout au long des pages, demandé comment écrire sans « exotiser » le malheur. Refusons le déni mais ne versons ni dans l’autoflagellation ni dans le malheur comme fonds de commerce. Parce que si malheur il y a, il n’est pas uniquement celui d’Haïti, il est celui du premier monde, du deuxième, du tiers et du quart-monde. Il est le malheur de notre modèle-monde dominant. Il n’est pas exotique, il est le malheur de tous.